• Auteur(s) : • Saint-Exupéry, Antoine de (1900 - 1944)  
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Extraits (pagination éd. Le Livre de Poche 1966) : 

• La victoire organise, la victoire bâtit. (…) Mais la défaite fait tremper les hommes dans une atmosphère d’incohérences, d’ennui, et, par-dessus tout, de futilités. p. 15
• La victoire seule noue. La défaite non seulement divise l’homme d’avec les hommes, mais elle le divise d’avec lui-même. (chap. 17, p.136)

• Un pays n’est pas la somme de contrées, de coutumes, de matériaux, que mon intelligence peut toujours saisir. C’est un Être. (chap.2, p. 24)

• L’angoisse est due à la perte d’une identité véritable. Si j’attends un message dont dépend mon bonheur ou mon déses- poir, je suis comme rejeté dans le néant. Tant que l’incertitude me tient en suspens, mes sentiments et mes attitudes ne sont plus qu’un déguisement provisoire. Le temps cesse de fonder, seconde par seconde, comme il bâtit l’arbre, le personnage véri- table qui m’habitera dans une heure. Ce moi inconnu marche à ma rencontre, de l’extérieur, comme un fantôme. Alors j’éprou- ve une sensation d’angoisse. La mauvaise nouvelle provoque, non l’angoisse, mais la souffrance : c’est tout autre chose. (chap.5, p. 37)

• L’important est de se gérer dans un but qui ne se montre pas dans l’instant. Ce but n’est point pour l’Intelligence, mais pour l’Esprit. L’Esprit sait aimer, mais il dort. La tentation, je connais en quoi elle consiste aussi bien qu’un Père de l’Église. Être tenté, c’est être tenté, quand l’Esprit dort, de céder aux raisons de l’Intelligence. (…) Connaître, ce n’est point démonter, ni expliquer. C’est accéder à la vision. Mais, pour voir, il convient d’abord de participer. Cela est dur apprentissage... (chap.7, p. 50, 51, 52)

Vivre, c’est naître lentement. Il serait un peu trop aisé d’emprunter des âmes toutes faites. 
Une illumination soudaine semble parfois faire bifurquer une destinée. Mais l’illumination n’est que la vision soudaine, par l’Esprit, d’une route lentement préparée. J’ai appris lentement la grammaire. On m’a exercé à la syntaxe. On a éveillé mes sentiments. Et voilà brusquement qu’un poème me frappe au cœur.
Certes je ne ressens pour l’instant aucun amour, mais si, ce soir, quelque chose m’est révélé, c’est que j’aurai pesamment apporté mes pierres à l’invisible construction. Je prépare une fête. Je n’aurai pas le droit de parler d’apparition soudaine, en moi, d’un autre que moi, puisque cet autre que moi, je le bâtis.
Je n’ai rien à attendre de l’aventure de guerre, sinon cette lente préparation. Elle paiera plus tard, comme la grammaire... (chap. 10, p.67-68)

• Il est revenu cette semaine une mission sur trois. Il est donc une haute densité du danger de guerre. Cependant, si nous sommes de ceux qui reviennent, nous n’aurions rien à raconter. J’ai autrefois vécu des aventures : la création des lignes postales, la dissidence saharienne, l’Amérique du Sud... mais la guerre n’est point une aventure véritable, elle n’est qu’un ersatz d’aventure. L’aventure repose sur la richesse des liens qu’elle établit, des problèmes qu’elle pose, des créations qu’elle provoque. Il ne suffit pas, pour transformer en aventure le simple jeu de pile ou face, d’engager sur lui la vie et la mort. La guerre n’est pas une aventure. La guerre est une maladie. Comme le typhus. (chap. 10, p.75-76)

• Après neuf mois de guerre, nous n’avons pas encore réussi à faire adapter, par les industries dont elles dépendent, les mitrailleuses et les commandes au climat de la haute altitude. Et ce n’est pas à l’incurie des hommes que nous nous heurtons. Les hommes, pour la plupart, sont honnêtes et consciencieux. Leur inertie, presque toujours, est un effet, et non une cause, de leur inefficacité.

L’inefficacité pèse sur nous tous comme une fatalité. Elle pèse sur les fantassins armés de baïonnettes face à des tanks. Elle pèse sur les équipages qui luttent un contre dix. Elle pèse sur ceux-là mêmes qui devraient avoir pour mission de modifier mitrailleuses et commandes. (chap. 12, p.85)

• Nous vivons dans le ventre aveugle d’une administration. Une administration est une machine. Plus une administration est perfectionnée, plus elle élimine l’arbitraire humain. Dans une administration parfaite, où l’homme joue un rôle d’engrenage, la paresse, la malhonnêteté, l’injustice n’ont plus l’occasion de sévir.

Mais, de même que la machine est bâtie pour administrer une succession de mouvements prévus une fois pour toutes, de même l’administration ne crée point non plus. Elle gère. Elle applique telle sanction à telle faute, telle solution à tel problème. Une administration n’est pas conçue pour résoudre des problèmes neufs. Si dans une machine à emboutir, on introduit des pièces de bois, il n’en sortira point des meubles. Il faudrait, pour que la machine s’adaptât, qu’un homme disposât du droit de la bousculer. Mais dans une administration, conçue pour parer aux inconvénients de l’arbitraire humain, les engrenages refusent l’intervention de l’homme. Ils refusent l’Horloger.
(...)
Je songe à une formule vieille comme mon pays : « En France, quand tout semble perdu, un miracle sauve la France. » J’ai compris pourquoi. Il est arrivé parfois qu’un désastre ayant détraqué la belle machine administrative, et celle-ci s’étant avérée irréparable, on lui a substitué, faute de mieux, de simples hommes. Et les hommes ont tout sauvé. (chap. 12, p.85-87)

• Il ne s’agit point ici, pour moi, de dénigrer les démarches de l’intelligence, ni les victoires de la conscience. J’admire les intelligences limpides. Mais qu’est-ce qu’un homme, s’il manque de substance ? S’il n’est qu’un regard et non un être ? (...)

Nous avons failli crever en France de l’intelligence sans substance. Gavoille est. Il aime, déteste, se réjouit, ronchonne. Il est pétri de liens. Et, de même que je savoure, en face de lui, ce boudin craquant, je savoure les obligations du métier qui nous fondent ensemble dans un tronc commun. J’aime le Groupe 2/33. Je ne l’aime pas en spectateur qui découvre un beau spectacle. Je me fous du spectacle. J’aime le Groupe 2/33 parce que j’en suis, qu’il m’alimente, et que je contribue à l’alimenter. (chap. 22, p.186)

• (…) l’amour véritable : un réseau de liens qui fait devenir. (chap. 23, p.200)

• Le blé est autre chose qu’un aliment charnel. Nourrir l’homme ce n’est point engraisser un bétail. Le pain joue tant de rôles ! Nous avons appris à reconnaître, dans le pain, un instrument de la communauté des hommes, à cause du pain à rompre ensemble. Nous avons appris à reconnaître, dans le pain, l’image de la grandeur du travail, à cause du pain à gagner à la sueur du front. Nous avons appris à reconnaître, dans le pain, le véhicule essentiel de la pitié, à cause du pain que l’on distribue aux heures de misère. La saveur du pain partagé n’a point d’égale. (chap. 24, p.202-203)