Acte II, scène 8
Questions de compréhension (d'après Larousse)
1. Quel événement fait l’objet de la discussion ?
2. Pourquoi Rodrigue n’est-il pas présent ?
3. D’après Chimène, Rodrigue a-t-il accompli une vengeance ou a-t-il commis un meurtre ?
4. D’après don Diègue ?
5. Quelle était la fonction du Comte ?
6. Pourquoi le roi est-il lésé par la mort du Comte ?
7. Qui doit et peut être puni pour le meurtre du Comte d’après don Diègue ?
8. Pourquoi ?
Réponses aux questions de compréhension
1. Dans la scène 8 de l'Acte II, l'objet de la discussion est la mort du Comte, tué par Rodrigue.
2. Rodrigue a des raisons de ne pas être présent. D'abord, il sait que le duel est interdit et qu’il a attaqué un personnage qui compte pour le roi. Il vaut mieux qu'il ne se présente pas devant celui-ci et laisse son père, Don Diègue, essayer d’arranger les choses avant paraître à nouveau à la cour. Par ailleurs, en lisant le début de l’acte III, on verra qu'il se rend chez Chimène, car c’est par elle qu’il veut être jugé, c’est envers elle qu’il se sent coupable.
Ainsi, cette scène ressemble à un procès où l’accusé n’est pas présent: on dirait un procès par contumace.
3. Au v.738, Chimène présente Rodrigue comme un « meurtrier », afin d'appuyer sa requête auprès du roi. En vérité, il ne s’agit pas d’un meurtre, où la victime aurait été surprise sans défense et sans être prévenue : il s’agit d’un duel, censé régler une affaire d’honneur où, de plus, le Comte est fautif.
4. D’après don Diègue, Rodrigue « a prêté sa main » (v.717) pour « venger » (v.720, cf v.264). Il n’a fait qu’accomplir son devoir.
5. Le Comte était le chef des armées du roi, le « soutien » de son « sceptre » (v.651)
6. Le roi est lésé par la mort du Comte puisqu'il perd ce « soutien ». Le raisonnement de Chimène est le suivant : son père était l’un des plus vaillants serviteurs du roi ; il a été tué injustement ; s’il n’est pas vengé, les fidèles du roi risquent de ne plus être ardents à le servir ; le roi doit donc punir le meurtrier du comte, s’il veut s’assurer l’appui des nobles. Ainsi, très habilement, dans sa tirade aux v. 681 à 696, Chimène transforme son chagrin privé en affaire d’État (parallélismes de construction, anaphores, jeu sur les modes verbaux). Dans sa dernière phrase, elle affirme clairement que ce n’est pas pour sa propre satisfaction qu’elle demande la mort de Rodrigue (« non à moi ») mais pour le bien de l’État (souligné par l’anaphore de la conjonction de coordination « mais » et de l’adjectif possessif « votre », amplifié au vers suivant par l’expression « tout l’État »). Elle incite le roi à agir en usant plusieurs fois de l’impératif (notamment l’anaphore de « immolez », v. 693 et 695).
7. D’après don Diègue, c’est lui-même qui doit être puni (cf v.721 « Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête »), même s’il trouve par ailleurs que sa cause était juste (v.719-720)
8. Car son fils n’a été que son bras, pour venger son honneur (il dit qu’il a été la « tête » et que Rodrigue a été le « bras » (v. 722 et 724). Cette synecdoque du « chef » et du « bras » est reprise aux v. 727/728.
Questions d'analyse
9. Relevez les termes appartenant au champ lexical du sang.
10. Combien de fois le mot « sang » est-il employé ? Quel est l’effet produit par cette répétition ?
11. Relevez les expressions violentes ou hyperboliques (exagérées).
12. Relevez les pronoms et les adjectifs démonstratifs. À quelle place se trouvent-ils fréquemment répétés dans les vers ? Quel est l’effet produit ?
13. Quels sont les différents registres de langue (comique, tragique, héroïque, pathétique...) employés par Chimène et don Diègue ?
14. Quels termes Chimène et don Diègue utilisent-ils pour définir leurs rôles respectifs dans cette scène ?
15. Quels sont les différents rôles que joue le roi dans la scène ?
16. Quels doivent être les rapports entre le geste et la parole dans cette scène ?
17. Quand elle parle de la mort, Chimène utilise-t-elle des termes concrets ou abstraits ?
Réponses aux questions d'analyse
9. Champ lexical du sang: le mot sang lui-même, « couler » (v.660), « répandu » (v.664), « flanc ... ouvert » (v.675), « plaie » (v.678)
Le mot « sang » désigne aussi bien le sang qui coule dans les veines (v.659-660, 663, 676), que la personne elle-même (v.661-662) lignée (v.653) par métonymie, pourrait-on dire : le sang des ancêtres a produit le sang qui coule dans les veines d’un individu).
10. Le mot « sang » revient dix fois dans la scène, et il est employé essentiellement par Chimène qui veut rendre présent sur scène le corps mort de son père, par la répétition du terme, qui revient presque comme une incantation.
11. La plupart des expressions violentes ou hyperboliques se trouvent dans la description faite par Chimène du cadavre de son père : les « gros bouillons » de sang, qui « fume de courroux » ; métonymie de « la guerre » pour les guerriers au combat ; et surtout la synecdoque répétée du « sang » qui désigne le Comte et/ou son ardeur au combat ; voir aussi « se baigne dans leur sang », v. 686.
On peut citer aussi la métaphore de la tempête dans le discours de don Diègue.
On peut mettre en valeur le passage, dans le discours de Chimène, de la fonction référentielle à la fonction expressive puis, au moment qui nous intéresse, impressive du langage. Voltaire a parlé de mauvais goût en parlant des vers de ce genre écrits par Corneille « des figures outrées et ridicules »).
On peut remarquer également qu’est utilisé pour souligner le caractère odieux du crime
l’intensif « si » (v. 687 et surtout expression finale du vers 696 : « un si haut attentat »).
12. L’anaphore de l’expression « Ce sang qui (tant de fois) » (v. 661/663) appuie sur l’aspect de carnage du duel. L’insistante répétition du démonstratif tend à imposer à l’interlocuteur de Chimène (et au spectateur) l’image de ce corps qui ne peut être sur la scène, pour des raisons de bienséance.
13. Le registre pathétique est employé par les deux parties (au début du discours par Chimène et à la fin pour don Diègue). On peut aussi évoquer le registre polémique propre au réquisitoire. Don Diègue utilise le registre épique pour chanter ses propres exploits et ceux de son fils, au début de son plaidoyer.
14. Chimène « demande justice » : elle est donc la plaignante (et son long plaidoyer peut faire penser au procureur, qui avance les charges pour défendre les intérêts publics). Le roi parle d’ailleurs de la « plainte » de Chimène.
Don Diègue demande que l’on entende sa « défense » : il se présente donc comme l’avocat de l’accusé, qu’est ici Rodrigue, absent (il s’agit donc d’un procès par contumace : on ne peut entendre le témoignage de Rodrigue). Il se présente aussi comme le véritable coupable (si, cependant, sa cause peut être considérée injuste) dans sa tirade. Son fils n’a été que son bras, et a vengé son honneur à lui (il dit qu’il a été la « tête » et que Rodrigue a été le « bras » (v. 722 et 724). Reprise de la synecdoque du « chef » et du « bras » (v. 727/728).
15. Chimène ne se présente pas comme la seule victime : elle essaie de montrer que c’est le roi qui a subi la plus lourde perte. Elle veut que celui-ci soit juge et partie. D’ailleurs, à la fin de la scène précédente, le roi rappelle qu’il a été affecté en termes de puissance et en termes d’affection (cf. le dernier vers de la scène 7). Il dit d’ailleurs qu’il sera un père pour Chimène... Il fait parler Chimène d’abord et dit ressentir la même douleur qu’elle. Cependant, le roi a exprimé son intime conviction dans la scène 7 : il pense que le Comte a mérité les coups qu’il a reçus, qu’il les a « bien cherchés », si l’on peut dire. S’il fait part à Chimène de ses sentiments, c’est peut-être parce qu’il sait qu’il ne va sans doute pas accéder à toutes ses demandes...
16. La première tirade de Chimène se termine par l’évocation de ses pleurs et de ses soupirs. Ces marques matérielles de son malheur sont d’ailleurs censées se substituer à la parole et « dire » mieux qu’elles encore les peines souffertes par Chimène (v. 670). De fait, ici le jeu de l’actrice doit s’adapter à ce discours.
17. Dans un premier moment, Chimène tente d’émouvoir le roi par l’évocation du corps de son père mort et l’expression de sa douleur. Après la réplique du roi (v. 671/672), elle tente de le convaincre par des arguments rationnels.
Chimène insiste immédiatement sur des détails concrets, susceptibles de provoquer des réactions épidermiques. Ce sont ses yeux qui ont vu (on est proche de la synecdoque). L’anaphore de l’expression « Ce sang qui (tant de fois) » (v. 661/663) appuie sur l’aspect de carnage du duel. L’insistante répétition du démonstratif tend à imposer à l’interlocuteur de Chimène (et au spectateur) l’image de ce corps qui ne peut être sur la scène, pour des raisons de bienséance. De plus, on a cette fois bien une synecdoque : si c’est bien du sang de son père mort que Chimène parle au vers 659, c’est son père vivant qui est désigné à travers ce sang aux vers 661/663.
